Tout chrétien est appelé à prendre part à la mission du Christ

Publié le 14 Juin 2012

Source : La Croix

LaCroix

  

 

ENTRETIEN: Professeur ChrIstian Delarbre, vicaire épiscopal du diocèse d’Auch (Gers), professeur d’ecclésiologie à l’Institut catholique de Toulouse.

Pour le théologien, ce « sacerdoce commun » des baptisés, remis en vigueur par le concile Vatican II, fait partie de la tradition de l’Église depuis l’Écriture sainte

 

Qu’est-ce que le sacerdoce commun des baptisés ?

P. Christian Delarbre : Le sacerdoce désigne une médiation dans la relation entre Dieu et les hommes. Cette médiation est parfaite en Jésus Christ. Mais, par son baptême, tout chrétien est appelé à prendre part à la mission du Christ là où il se trouve, quel que soit son état de vie. Le sacerdoce commun des baptisés signifie donc avant tout leur participation au sacerdoce du Christ. Il est appelé commun non parce qu’il est quelconque, mais parce qu’il est reçu en partage par tous les baptisés.

C’est considérable : chaque fidèle du Christ est appelé à participer à la mission de salut du Seigneur. Et pour cela, nul besoin d’autorisation, d’appel hiérarchique, d’envoi, de reconnaissance institutionnelle : par la grâce du baptême et de la confirmation, l’Esprit Saint consacre chaque fidèle du Christ pour participer à l’œuvre du Christ.

 

Comment s’articule-t-il avec le sacerdoce des prêtres ?

P. C. D. : Les deux réalités sont ordonnées l’une à l’autre. Le ministère sacerdotal exprime de façon « extérieure et visible » le sacerdoce du Christ auquel nous avons tous part. Il a été institué pour manifester que tout vient du Christ, que cette mission demeure celle du Christ, et non pas nôtre. Le premier sacerdoce appartient à la nature même de l’être chrétien, le second n’est reçu que par quelques-uns en vue du bien de tous.

Saint Augustin l’exprimait ainsi : « Avec vous je suis chrétien, pour vous je suis évêque. » Entre les deux sacerdoces, il y a une différence de nature et non de degré : la participation des fidèles n’est pas moins importante. Au contraire. Le sacerdoce ministériel n’existe pas pour lui même mais il est au service de la vie chrétienne, pour aider à vivre pleinement cette participation au sacerdoce du Christ, que Vatican II exprime aussi par l’appel de tous à la sainteté.

 

Justement, ce « sacerdoce commun » est-il une découverte de Vatican II ?

P. C. D. : Non, il fait partie de la Tradition de l’Église depuis l’Écriture sainte. La première Lettre de Pierre parle de la « race élue, sacerdoce royal, nation sainte, peuple que Dieu s’est acquis » (1 P 2, 9). Saint Paul à son tour met l’accent sur le peuple de Dieu où il n’y a plus « ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme » (Ga 3, 28). Plus largement, il s’enracine dans la prédication du Christ qui invite tous ses disciples à l’imiter. Mais il est vrai que le sacerdoce baptismal à certaines époques a pu être éclipsé par le ministère sacerdotal. Ce que Luther n’a pas manqué de critiquer très durement, en allant jusqu’à affirmer que le sacerdoce ministériel avait détruit le « vrai sacerdoce ». 

Le concile Vatican II a véritablement mis en valeur le sacerdoce commun des baptisés. Ce qui n’allait pas de soi, comme l’illustrent les discussions autour de la rédaction de Lumen gentium . La première version du schéma de la constitution sur l’Église traitait prioritairement de la structure hiérarchique et de l’épiscopat, puis des laïcs « Peuple de Dieu » . Le deuxième schéma, qui fut finalement adopté, commence en revanche par parler du « Peuple de Dieu », comprenant donc l’ensemble de l’Église, puis consacre un chapitre à l’épiscopat, et le suivant aux laïcs. C’est une décision très importante, car elle met l’accent sur l’égalité fondamentale des membres du peuple de Dieu.

 

Cette redécouverte avait été préparée de longue date…

P. C. D. : Elle remonte déjà, entre autres, à saint François de Sales et sa spiritualité pour tous les fidèles. Mais c’est au XXe siècle que l’Église prend conscience plus nettement de cette dimension d’apostolat que tout chrétien remplit selon son charisme. Dans ce monde bouleversé par la révolution industrielle et la naissance des démocraties modernes, l’Église est sortie de la chrétienté et s’interroge : comment un chrétien doitil se situer dans la société ? Un vaste mouvement d’apostolat des laïcs, avec l’Action catholique, vise à faire de chaque chrétien un apôtre en son propre milieu. Les papes vont alors donner un cadre théologique à ce mouvement, se démarquant d’une opinion généralement admise d’un « laïcat réduit à une obéissance de mineur sous tutelle », comme l’écrivait Mgr Philips, acteur essentiel de la rédaction de Lumen gentium .

 

Avec le manque actuel de prêtres, n’y a-t-il pas le risque de passer de l’engagement des laïcs dans le monde à leur collaboration au fonctionnement de l’Église ?

P. C. D. : Ces deux dimensions coexistent déjà dans le concile Vatican II : d’une part, le sacerdoce commun comme droit de tout fidèle à rendre l’Église présente au monde et, d’autre part, l’appel large à participer à la vie communautaire de l’Église ellemême. Il est vrai qu’avec le manque de prêtres, ce deuxième appel est davantage valorisé aujourd’hui. Cela ne doit pas affaiblir la mission du chrétien dans le monde, surtout dans une société où l’on peut être tenté de vivre dans une communauté fervente mais repliée sur elle-même. Cela dit, notre société sécularisée, qui ne connaît pas le Christ, a également besoin du témoignage de la communauté chrétienne. L’un ne va pas sans l’autre.

 

Que pensez-vous des mouvements de contestation sur la place des laïcs dans l’Église, en Allemagne, en Autriche, en Irlande ? Faut-il confier de nouveaux ministères ?

P. C. D. : Ce que je remarque, c’est qu’en France, où l’on dénombre plus de 9 000 laïcs avec lettres de mission, la contestation n’est pas aussi forte. Est-ce parce que beaucoup de catholiques français ont des responsabilités au sein des conseils épiscopaux, dans les services diocésains ? Ce ne sont pas de simples tâches d’exécutants mais de véritables responsabilités exercées au plus haut niveau d’un diocèse. Même si le travail de reconnaissance n’est pas achevé, ces charges qui leur sont confiées n’ont pas besoin de se poser en concurrence avec le ministère des prêtres. Mais peut-être sont-elles insuffisamment mises en valeur dans les Églises où naissent les mouvements de contestation ?

 

Le gouvernement de l’Église est lié au sacerdoce ministériel. Pour faire droit à la revendication des laïcs, ne faudrait-il pas dissocier responsabilité et sacerdoce ?

P. C. D. : Une chose est que le prêtre soit un homme, car il représente la réalité du Christ dans son humanité concrète, une autre est la pratique du pouvoir et la question légitime de son exercice. L’Église est un peuple convoqué par le Seigneur et cela se manifeste dans la figure de l’évêque, successeur des Apôtres, qui gouverne au nom du Christ pasteur. D’où la question essentielle aujourd’hui de savoir comment il gouverne. Est-il seulement entouré de prêtres ? Dans beaucoup de diocèses, les responsables laïcs, qui sont en majorité des femmes, participent avec l’évêque et les prêtres, aux choix des options pastorales. Certains voudront qu’elles soient ordonnées par souci d’égalité. D’autres, à l’inverse, vont déplorer que cela dévalorise le prêtre… La vérité me semble au centre. Il est surtout important de considérer comment l’évêque peut se doter de véritables collaborateurs.

 

Comment éviter la tentation de prendre des laïcs uniquement pour « combler les trous » laissés par le manque de prêtres ?

P. C. D. : C’est assez facile à enseigner comme professeur d’ecclésiologie, plus difficile à mettre en pratique comme curé ! Lorsqu’une catéchiste annonce par exemple qu’elle arrête, on est vite tenté de se demander qui va la remplacer dans l’organigramme, plutôt que de partir des personnes et de leur appel particulier. Mais il s’agit d’inverser la perspective : tout fidèle a reçu de l’Esprit Saint des charismes pour communiquer sa foi et participer à l’édification du corps entier. À nous d’aider chacun à les découvrir et les faire fructifier. Ce qui suppose de croire aussi que les tâches nécessaires à la vie de la paroisse seront remplies… Si l’on entre dans cette confiance, surgit alors une vie spirituelle inattendue.

 

 « Dans beaucoup de diocèses, les responsables sont en majorité des femmes qui choisissent avec l’évêque des options pastorales. » 

 

Recueilli par Céline Noyeau

LA CROIX du 26/27/28 mai, pages 11 & 12

 

 

Rédigé par La Croix

Publié dans #Foi et vie chrétienne

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