Des texte inédits de l’abbé Pierre rassemblés dans un livre

Publié le 13 Juin 2012

Source : La Croix

LaCroix

 

 

Pour le centenaire de sa naissance, les Éditions Bayard publient un ensemble d’inédits. Ceux-ci retracent les combats du « pape des pauvres », enracinés dans une vie de foi profonde.

 

A la Fondation Abbé-Pierre, en 2007

Le nom de l’abbé Pierre est indissociable de l’aventure des communautés Emmaüs et de son combat en faveur des « couche-dehors » et des mal-logés. Mais ces engagements ont été précédés d’autres, moins connus, toujours menés au nom de sa foi chrétienne, aussi bien dans la Résistance que dans le mouvement mondialiste et pacifiste ou en faveur de l’objection de conscience. C’est ce que révèle le volume de plus 500 pages, composé d’inédits, dirigé par Brigitte Marie, responsable Vie du mouvement Emmaüs et chargée des archives à Emmaüs International (1).

Les textes rassemblés – des écrits de combat, les notes et des réflexions personnelles assidûment confiées à des carnets, quelques poèmes, la correspondance, notamment avec Lucie Coutaz, sa collaboratrice pendant trente-neuf ans, rencontrée dans la Résistance et cofondatrice du mouvement Emmaüs –, font aussi découvrir un homme de foi et de plume, un voyageur qui a rencontré des grands de ce monde sans jamais passer à côté des situations d’injustice flagrante subies par les plus humbles.

Rien ne semblait prédestiner cet homme de santé fragile à une telle postérité, comme l’indiquent ces écrits de jeunesse dans lesquels il fait preuve d’une grande maturité spirituelle et d’un profond désir de sainteté. Henry Grouès est né le 5 août 1912. Engagé dans le scoutisme, « Castor méditatif » aime la solitude. Il choisit la vie capucine après avoir découvert la figure de saint François. Mais frère Philippe en religion la quitte en 1939, un an après son ordination, pour motif de santé. 

 

Aumônier et « fabricant de faux papiers »

En fait des raisons plus profondes l’ont amené à cette décision, comme il s’en explique ouvertement dans une lettre à un responsable de la curie générale des capucins à Rome : il dit résolument non à un style de vie marqué par les « manies »,  les « querelles » , les « arguties » , au détriment du zèle évangélique et de la qualité de la vie de communauté.

L’abbé Grouès est alors affecté au diocèse de Grenoble où il commence par assumer une fonction d’aumônier. En 1942, il devient « fabricant de faux papiers » et aide des juifs et des étrangers traqués par la Gestapo à passer la frontière, puis s’engage activement dans la Résistance. Il s’en explique dans un article paru dans le journal Combat  du 2 juillet 1944 : la grande persécution antisémite de l’été 1942, « sous le couvert du Maréchal qui jamais n’éleva une protestation »,  était une attaque frontale « des principes chrétiens et nationaux »  qui justifiait que des prêtres prennent part à la « bagarre » . Arrêté en 1944, il s’évade, s’engage et est affecté comme aumônier de la Marine à Casablanca, puis à Paris en 1945.

Commence alors sa vie politique. En 1945-1946, il est élu successivement aux deux assemblées constituantes, puis à l’Assemblée nationale, où il siège comme député de Meurthe-et-Moselle, avec le souci « de lutter dans l’espérance » , « par fidélité active » , ainsi qu’il l’écrit à Jacques Maritain. Il s’engage aussi dans le mouvement pacifiste. En 1947, il participe à la fondation du Mouvement universel pour une Confédération mondiale (MUCM). 

Dans son curriculum vitae, il relève combien fut déterminante sa rencontre en 1948 avec Albert Einstein à Princeton (Etats-Unis) pour son engagement en faveur du développement et de l’éradication de la misère, indissociables de la paix. Le physicien « lui fait voir combien se préparent à être, pour l’avenir de l’humanité, plus retentissantes que l’explosion de la matière (explosion de l’énergie atomique) les explosions de la vie et de la connaissance, et comment, de ce fait, la misère du monde deviendra bientôt l’unique  “Grand”, plus déterminant que tous les puissants, si les énergies humaines ne se liguent pas pour la victoire sur cette misère » . L’aventure Emmaüs débutera dans la foulée, en 1949, avec l’accueil, à son domicile, d’un premier désespéré, bientôt suivi d’autres.

 

Défenseur des sans logis jusqu’à l’épuisement

Une nouvelle vie commence pour l’abbé Pierre. Il démissionne du MRP en 1950, à la suite de la répression sanglante d’une grève à Brest qui le laisse « révolté » , comme il s’en explique dans une lettre adressée au président de son groupe parlementaire. Il quitte la vie politique en 1951 et se consacre tout entier à l’œuvre d’Emmaüs et à l’action en faveur des familles sans logis. Celle-ci prend une autre dimension au cours de l’hiver 1954, particulièrement rigoureux. L’abbé Pierre multiplie les interventions jusqu’au plus haut niveau de l’État pour obtenir la construction de « cités d’urgence » pour abriter les « couche-dehors ». 

Il sort vainqueur mais épuisé de ce combat et est hospitalisé à plusieurs reprises. Commence alors une période d’épreuves et de fortes tensions au sein d’Emmaüs. L’homme est blessé, mais il vit ce temps dans la foi et dans l’attente de jours meilleurs : « Dieu est bon parce qu’Il est juste, et que, parce qu’Il est juste, Il réserve ses constantes malédictions aux scribes, aux “purs” pharisiens, et autres “docteurs de la loi !”… Reste l’espérance unique en de telles heures pour ceux qui sont à terre »,  confie-t-il début 1958.

Emmaüs continue néanmoins de se développer à l’étranger. C’est l’occasion pour l’abbé Pierre de nombreux voyages au cours desquels il prononce de nombreuses conférences pour soutenir les fondations Emmaüs. Invité à Bombay par le jésuite français Pierre Ceyrac, il profite de son séjour en Inde au début de 1959 pour rencontrer le sage hindou Vinoba, disciple de Gandhi. « J’ai marché de village en village avec ce vieil homme, vrai homme de Dieu, participant à ses  réunions de foule et ayant avec lui deux grands entretiens que j’ai pu en partie enregistrer » , écrit-il à Lucie Coutaz. Il rencontre également Nehru, « un homme profondément intérieur, homme de volonté et d’action, mais si douloureux spirituellement » .

 

Engagé inlassable contre l’injustice

Au Gabon en 1960, il découvre l’hôpital du docteur Albert Schweitzer qui a accepté de devenir administrateur de sa fondation : « On ne peut imaginer plus primitif, et en même temps, c’est une réalisation médicale si parfaite que des Blancs, la femme du jeune préfet, etc., préfèrent se faire soigner, accoucher là plutôt que dans les hôpitaux à l’européenne. »  Il entreprend ces voyages appareil photo à la main et magnétophone en bandoulière. Les rencontres l’aident « à comprendre par le dedans le drame temporel et spirituel de ces peuples immenses de l’Asie, écrasés, étouffés  dans leur passé récent de décadence religieuse, et de misères, mais qui sont en nouvelle fermentation. »  

En 1963, lors d’un voyage en Amérique latine, son bateau fait naufrage et il réchappe de justesse à la mort. Le long récit qu’il en livre est particulièrement poignant et est l’occasion d’une très belle méditation sur « la nécessité et la grandeur du sacerdoce »  face à la souffrance endurée. Une nécessité qui, bien plus tard, le conduira à se prononcer ouvertement en faveur de l’ordination d’hommes mariés dans une lettre adressée au pape Jean-Paul II, en 1995, et une autre à tous les évêques de France, en 2005.

Jusqu’au bout, l’abbé Pierre reste fidèle à ses engagements, jouant de sa notoriété et des honneurs reçus dans de nombreux combats contre l’injustice (migrants, sans-papiers), se mettant « indéfiniment au service de la délivrance des plus petits » , pour honorer une des devises données à Emmaüs : « Sers premier le plus souffrant. »  

 

(1) Abbé Pierre, Inédits. Textes de combat, écrits intimes, correspondances, Bayard, 528 p.; 29,90 €.

DOMINIQUE GREINER

 

Rédigé par DOMINIQUE GREINER

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